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Pépé Le Moko et la Casbah d’Alger en 1937

Pépé Le Moko et la Casbah d’Alger en 1937 : quelle vision de la Casbah ce film véhicule-t-il ? Analyse de ce monument du cinéma français, dont le rôle principal est tenu par Jean Gabin.

Pépé le Moko (1937), réalisé par Julien Duvivier, est un chef-d’œuvre du cinéma français, en partie tourné à Alger. Le film raconte l’histoire de Pépé (Jean Gabin), un gangster charismatique réfugié dans la Casbah où il déjoue les pièges de la police. Les indics et les policiers tentent en effet à plusieurs reprises d’attirer Pépé hors de la Casbah pour pouvoir l’appréhender.

Malgré sa vie insouciante, Pépé rêve de Paris et de liberté. Il ne peut sortir de la Casbah. Son amour pour Gaby (Mireille Balin) bouleverse sa vie : il rêve alors de suivre sa maîtresse, mais doit pour cela prendre le risque de se faire arrêter.

Dans le film, la Casbah, labyrinthe de ruelles et de mystères, devient un personnage à part entière, symbolisant à la fois un refuge et une prison. Le film oppose les rêves de Pépé à sa réalité inéluctable, culminant dans une fin tragique et quelque peu inoubliable…

Jean Gabin incarne Pépé avec une intensité qui a marqué l’histoire du cinéma, aux côtés de Mireille Balin (Gaby Gould, la Parisienne), sans oublier Fernand Charpin (Régis). Pépé le Moko a eu un retentissement énorme, influençant des générations de cinéastes, de Casablanca à Alphaville. Son mélange de mélancolie, de fatalisme et de lyrisme visuel, le tout dans une atmosphère assez envoûtante, en fait une œuvre intemporelle…

Remarque : un « moko » est un marin de Toulon ou du sud de la France.

La Casbah dans le film Pépé Le Moko

Dans le film Pépé le Moko, la Casbah est présentée dès les premières minutes du film de la manière suivante :

La Casbah, profonde comme une forêt et grouillante comme une fourmilière, est un vaste escalier dont chaque terrasse est une marche qui descend vers la mer.

Entre ces marches, des ruelles tortueuses et sombres, des ruelles en forme de guet apens. Des ruelles qui se croisent, se chevauchent, s’enlacent, se désenlacent dans un fouillis de labyrinthe. Les unes étroites comme des couloirs, les autres voûtées comme des caves. De tous côtés, dans tous les sens des escaliers. Des montées abruptes comme des échelles, des descentes vers des gouffres sombres et glauques. Des porches suintants, envahis de vermine et d’humidité. Des cafés obscurs montés à toute heure. Des rues désertes habitent le silence, des rues aux noms étranges. Ils sont 40 000 là où ils ne devraient être que 10 000. 40 000 venus de partout, ceux d’avant la conquête, ceux du passé barbaresque et leurs descendants honnêtes, traditionnalistes, et pour nous mystérieux. Des Kabyles, des Chinois, des gitanes, (…), des slaves, des Maltais, des nègres, des siciliens, des Espagnols (…).

Les maisons, qui comportent des cours intérieures isolées comme des cellules sans plafond et sonores comme des puits, communiquent presque toutes entre elles par les terrasses qui les dominent. Ces terrasses sont le domaine exclusif des femmes indigènes. Mais l’Européen y est cependant toléré. Elles forment une ville à part, et de marche en marche, descendent ainsi jusqu’à la mer.

Colorée, vivante, multiple, hurlante : il n’y a pas une Casbah, il y en a 100, il y en a 1000 !

La Casbah apparaît dans le film comme l’antithèse de Paris : sale, sombre, étroite, insaisissable, mystérieuse, alors que l’on imagine Paris large, civilisée, lumineuse. Elle est le terrain de jeu de Pépé le Moko, expression de son côté truand, de ses mauvais penchants, de sa condition de chef de bande. La Casbah apparaît comme un labyrinthe mental où se cachent ses pulsions, ses pires défauts : le mensonge, le vol, le meurtre, la convoitise, l’orgueil… Mais Pépé rêve de mieux : il envisage de s’évader, de marcher vers son idéal. Mais en est-il vraiment capable ?

Après ce film, la Casbah devient un véritable mythe. La Casbah apparaît comme un bouillon d’humanité, avec ce qu’il y a de meilleur et de pire. Elle mérite d’être visitée, connue, comprise : là se trouve sans doute la véritable liberté. Car la Casbah descend sur la mer et s’ouvre sur le ciel : contrairement aux apparences, elle n’est pas fermée sur elle-même. On s’y fait des amis, on y cultive l’espérance d’une vie meilleure. Ainsi, la Casbah constitue un terreau fertile : le lieu où l’Homme peut s’élever, s’il en trouve la force.

Au final, le film Pépé le Moko réussit à saisir l’esprit de la Casbah, ce quartier originel d’Alger par nature incontrôlable. Avec l’apparition du quartier français, la Casbah, qui représentait la totalité d’Alger en 1830, devient un espace urbain périphérique, réputé difficile à soumettre. La Casbah deviendra leur coeur de la Résistance, le lieu par excellence de la guérilla urbaine.

Ce en quoi Pépé le Moko est un chef d’oeuvre

Pépé le Moko constitue un chef-d’œuvre par son équilibre entre réalisme et poésie. Le réalisateur Julien Duvivier y capture l’âme de la Casbah, transformant ses ruelles en un décor à la fois réel et mythique, miroir des contradictions de Pépé : gangster charismatique qui aurait certainement pu être quelqu’un de bien. Le film excelle par son scénario serré, où chaque détail (un regard, une ombre) sert la tragédie annoncée, et par la performance inoubliable de Jean Gabin, dont le mélange de virilité et de vulnérabilité incarne l’archétype du héros fataliste.

L’influence du film, sur le film noir, le mélodrame, et même Hollywood, tient à cette alchimie entre lyrisme visuel, profondeur psychologique et universalité du thème : la quête impossible de liberté, piégée par le passé et les passions. Une œuvre intemporelle donc, où chaque plan respire la mélancolie et la beauté ambigüe de la condition humaine…

Pépé le Moko a eu une influence importante sur des films tels Casablanca. Le film fût adapté à deux reprises aux États-Unis : en 1938, sous le titre Algiers (en français Casbah) et en 1948 sous le titre Casbah.

Un film à voir ou à revoir

Regardez cette bande-annonce modernisée du film Pépé le Moko (le film est payant, disponible en version complète sur Youtube ou d’autres plateformes) :

Les cinémas d’Alger

Avant l’indépendance de l’Algérie en 1962, Alger comptait un vaste réseau de salles de cinéma, principalement concentrées dans le quartier européen. Ces cinémas étaient spécialisés : films français, films américains, actualités, etc. Les Algériens musulmans, de fait exclus de ces espaces, fréquentaient des salles plus modestes ou des cinémas en plein air parfois installés dans les quartiers populaires, dont la Casbah.

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